En corps, en deux mots

écrit par Simon Tarsier
publié le 17 décembre 2024

Une première version de ce texte a été lue par Raphaël Mouterde, Élisa Monteil et Emmanuel Veneau pour l’émission éponyme du 19 octobre 2015, dans le cadre de la série d’émissions Filages sur Radio Circa.

En corps en deux mots et combien de gestes ?
Parce que, et c’est très bien, alors que la rédaction de la notice te restait absconse, tu as réussi à monter tous les éléments finalement : viande, muscles, organes, ossature, articulations et chaque chose à sa place.
Mais que faire de tout cela ? Rien serait bien. Oui, tout poser là. Comme à l’abandon. Se contenter de vivre contre le corps des autres. Niché. Fouissant. Non. Il faut faire le premier geste. Inducteurs : élan/impulsion depuis fêlure/brèche. S’élancer. Se sauver. S’ensauver. Risques : faille/fracture. Donc s’échapper de. Mouvements. Lesquels ?
Mouvements de proximité : respiration, digestion, circulation sanguine, impulsions nerveuses et tout un tas de va-et-vient. De cycles. Artères/veines. Flexion/extension. Inspire/expire. Non, recommence, il faut respirer sur le demi-soupir.
Encore faut-il apprendre les gestes : joindre les mains, se gratter le coude, plisser les yeux, prendre son pied, replacer une mèche de cheveux derrière son oreille, vérifier d’une main la température sur le front de l’enfant, essuyer furtivement une larme, tout ça. Et bien d’autres. Et recommencer encore. Mais peut-être n’avez-vous pas de special someone.
Encore faut-il faire le premier pas. Convertir la pesanteur potentielle en énergie cinétique. Éviter l’effet d’inertie, de posture. Membre inférieur droit avance. Donc pouvoir se déplacer d’un point de l’espace à l’autre. Traverser la vie comme on traverse la piste. Et c’est alors que les difficultés commencent. Inévitablement. Vu ! tes mouvements t’ont trahi. Il te reste très exactement sept secondes pour rejoindre le boîtier mural et renseigner le code de sécurité. Mais peut-être n’avez-vous pas de safe word.
Comment faire ? Dans quel mouvement inscrire son destin, son avènement à un monde circonspect ? Faut-il s’en tenir à la rectitude de la flèche ? et sa trajectoire précise comme la mort. De la tension du fil plonger directement à l’essentiel. Ou doit-on préférer plutôt tirer des bords ? s’abandonner au vagabondage au risque de la tristesse, du doute et de l’oubli. Au risque de se perdre, aussi. Ne faut-il pas mieux se fondre ? être d’une discrétion exagérée, échapper à la poursuite lumière, aller d’ombre en ombre, n’exister qu’en transparence. Enfin, convient-il de s’effondrer sur soi-même ? Dans un terrible craquement. Dans la clameur d’un anéantissement de tout ce qui nous tenait de vie, de cadre, de squelette, de certitudes, de rituels. L’éboulement monstrueux qui emportera, emporte la convivialité du voisinage, les réseaux de proximité, et, en son cœur, au plus proche, les êtres aimés.
[Silence. Pause. Tacet tassé. Brutalité du silence après le vacarme. Après les cris.]
Lorsque vient le premier soir d’automne, je voudrais m’arrêter au bord de la piste, là où l’obscurité s’effiloche et contempler les paumes ouvertes de mes mains. En leurs creux la lumière y dessine des visages aimés inconnus. Des paysages disparus. Et si je replie mes doigts, c’est cela qui me reste.
Tu me trouveras là, comme souvent. Assis. La tête dans les bras. Les yeux dans les mains. Le regard au bout des doigts. Mécaniquement tenu par une respiration gigantesque. Relié à la vie par un souffle désincarné, hors de moi.
On ne peut vivre contre son corps. Il faut être soi, en corps.

En corps, en deux mots

écrit par Simon Tarsier
publié le 17 décembre 2024

En corps en deux mots et combien de gestes ?
Parce que, et c’est très bien, alors que la rédaction de la notice te restait absconse, tu as réussi à monter tous les éléments finalement : viande, muscles, organes, ossature, articulations et chaque chose à sa place.
Mais que faire de tout cela ? Rien serait bien. Oui, tout poser là. Comme à l’abandon. Se contenter de vivre contre le corps des autres. Niché. Fouissant. Non. Il faut faire le premier geste. Inducteurs : élan/impulsion depuis fêlure/brèche. S’élancer. Se sauver. S’ensauver. Risques : faille/fracture. Donc s’échapper de. Mouvements. Lesquels ?
Mouvements de proximité : respiration, digestion, circulation sanguine, impulsions nerveuses et tout un tas de va-et-vient. De cycles. Artères/veines. Flexion/extension. Inspire/expire. Non, recommence, il faut respirer sur le demi-soupir.
Encore faut-il apprendre les gestes : joindre les mains, se gratter le coude, plisser les yeux, prendre son pied, replacer une mèche de cheveux derrière son oreille, vérifier d’une main la température sur le front de l’enfant, essuyer furtivement une larme, tout ça. Et bien d’autres. Et recommencer encore. Mais peut-être n’avez-vous pas de special someone.
Encore faut-il faire le premier pas. Convertir la pesanteur potentielle en énergie cinétique. Éviter l’effet d’inertie, de posture. Membre inférieur droit avance. Donc pouvoir se déplacer d’un point de l’espace à l’autre. Traverser la vie comme on traverse la piste. Et c’est alors que les difficultés commencent. Inévitablement. Vu ! tes mouvements t’ont trahi. Il te reste très exactement sept secondes pour rejoindre le boîtier mural et renseigner le code de sécurité. Mais peut-être n’avez-vous pas de safe word.
Comment faire ? Dans quel mouvement inscrire son destin, son avènement à un monde circonspect ? Faut-il s’en tenir à la rectitude de la flèche ? et sa trajectoire précise comme la mort. De la tension du fil plonger directement à l’essentiel. Ou doit-on préférer plutôt tirer des bords ? s’abandonner au vagabondage au risque de la tristesse, du doute et de l’oubli. Au risque de se perdre, aussi. Ne faut-il pas mieux se fondre ? être d’une discrétion exagérée, échapper à la poursuite lumière, aller d’ombre en ombre, n’exister qu’en transparence. Enfin, convient-il de s’effondrer sur soi-même ? Dans un terrible craquement. Dans la clameur d’un anéantissement de tout ce qui nous tenait de vie, de cadre, de squelette, de certitudes, de rituels. L’éboulement monstrueux qui emportera, emporte la convivialité du voisinage, les réseaux de proximité, et, en son cœur, au plus proche, les êtres aimés.
[Silence. Pause. Tacet tassé. Brutalité du silence après le vacarme. Après les cris.]
Lorsque vient le premier soir d’automne, je voudrais m’arrêter au bord de la piste, là où l’obscurité s’effiloche et contempler les paumes ouvertes de mes mains. En leurs creux la lumière y dessine des visages aimés inconnus. Des paysages disparus. Et si je replie mes doigts, c’est cela qui me reste.
Tu me trouveras là, comme souvent. Assis. La tête dans les bras. Les yeux dans les mains. Le regard au bout des doigts. Mécaniquement tenu par une respiration gigantesque. Relié à la vie par un souffle désincarné, hors de moi.
On ne peut vivre contre son corps. Il faut être soi, en corps.

Une première version de ce texte a été lue par Raphaël Mouterde, Élisa Monteil et Emmanuel Veneau pour l’émission éponyme du 19 octobre 2015, dans le cadre de la série d’émissions Filages sur Radio Circa.