Se souvenir (ou pas)

écrit par
publié le 17 juillet 2025

Ce texte a été publiée par la revue Corridor Éléphant (n°5, vol. 2) en juillet 2025.
Une première version de ce texte a été lue par Gaston Manceau, Raphaël Mouterde, Marie Marrou, Élisa Monteil et Emmanuel Veneau pour l’émission éponyme du 22 octobre 2015, dans le cadre de la série d’émissions Filages sur Radio Circa.

À peine j’ouvre les yeux que j’ai déjà tout oublié.
Je ne suis pas le seul : une de mes filles a laissé son doudou chez sa mère, la deuxième n’a jamais le bon cahier pour faire ses devoirs et mon fils omet dorénavant de m’embrasser le matin au lever. Quant à ma mère, au petit jour, elle connaît des réveils où elle ne reconnaît plus mon père. Moi-même, j’oublie de vivre un peu plus chaque jour et je ne me souviens plus de ces anecdotes d’eux bébés que mes enfants me réclament fréquemment au coucher. Au train où vont les choses, la mémoire de cette famille se limitera à un album photo, où personne ne saura plus rien des visages qui y dorment, des vies, des reliefs estompés d’un festin qui n’aura jamais eu lieu.

À peine j’ouvre les yeux et déjà j’oublie tout.
J’ai proposé à ma famille de s’efforcer de se souvenir des petites choses au prétexte qu’elles seraient le reflet des grandes. Et nous voici, perplexes, attablés autour d’une toile cirée, d’un enfumoir à abeilles, d’une boîte beige de cigares Panther, de baies d’arbousier charnues et à la peau rugueuse, de l’odeur des pommes posées à même le carrelage, d’un morceau de sucre à moitié dissout dans un fond de café, d’un moulin à café en bois avec sa manivelle et son petit casier, d’une brosse à carder couverte de petits tortillons de laine de mouton odorante, d’une motte de glaise séchée, craquelée, datant de la sécheresse de 1976, qui avait été, de l’avis général, invraisemblable, une catastrophe sans précédent pour l’agriculture française.
Travelling circulaire.
Nous sommes perdus, le regard errant d’un objet l’autre, amorphes et vaincus autour de la table, portant sur nos visages les multiples défaites de l’âge adulte, sans plus de forces, ne serait-ce que pour tenter de saisir l’un de ces objets, nous demandant de quelle grande chose une sucette Pierrot Gourmand pourrait être le reflet.

À peine j’ouvre les yeux ; déjà tout m’a échappé.
Mes efforts sont vains. Mes enfants regardent ailleurs, ma mère recompte inlassablement ses abatis, mon père ne se souvient plus à quel saint il convient de se vouer. Il n’y a que moi pour m’acharner, pour insister, pour m’obstiner, pour m’entêter pressentant que quelque chose m’échappe au moment même où je m’en saisi. Nos chemins nous détournent de l’endroit de disparition de nos histoires. Nos pas nous éloignent du cœur.

Alors…

Alors la mémoire nous alourdit ; des kilomètres et des kilomètres de messages électroniques, d’archives, de notes, d’avant-projets, de factures ; des dossiers et des dossiers de photos, jamais triées, pas le temps ; des téraoctets et des téraoctets de données, de fichiers aux noms impénétrables, on ne sait même plus ce que c’est. Trop de circonstances répliquées à l’infini. Trop de data horodatées à la microseconde, trop de faits énoncés à perpétuité, dans les chambres d’écho de nos forfaits illimités. Trop de nous dans les nuages. Trop de réactions, de commentaires : trop peu de traces, de cicatrices. Il faut choisir : vivre sa vie ou la conserver.
Alors, confronté à l’épuisement de mon corps au réveil, à l’épuisement de mes désirs rabattus à la dimension de mes phalanges, à l’épuisement de ma vie à travers la gestion de ses résidus numériques, à l’épuisement des multiples versants de moi-même intégralement indexés par les algorithmes, je renonce.
Je renonce à avoir prise, à amasser, à stocker, à entasser, à muséifier, à répertorier. Je renonce à l’exhaustivité d’une chronique impossible. Je renonce à recenser l’ensemble des mouvements des corps humains qui se sont déplacés dans le référentiel fixe de la place Saint-Sulpice, en ce 18 octobre 1974.

Je me contenterai d’une mémoire à jamais inachevée. Je n’aurai plus pour souvenirs que les lambeaux de l’instant.

Se souvenir (ou pas)

écrit par
publié le 17 juillet 2025

À peine j’ouvre les yeux que j’ai déjà tout oublié.
Je ne suis pas le seul : une de mes filles a laissé son doudou chez sa mère, la deuxième n’a jamais le bon cahier pour faire ses devoirs et mon fils omet dorénavant de m’embrasser le matin au lever. Quant à ma mère, au petit jour, elle connaît des réveils où elle ne reconnaît plus mon père. Moi-même, j’oublie de vivre un peu plus chaque jour et je ne me souviens plus de ces anecdotes d’eux bébés que mes enfants me réclament fréquemment au coucher. Au train où vont les choses, la mémoire de cette famille se limitera à un album photo, où personne ne saura plus rien des visages qui y dorment, des vies, des reliefs estompés d’un festin qui n’aura jamais eu lieu.

À peine j’ouvre les yeux et déjà j’oublie tout.
J’ai proposé à ma famille de s’efforcer de se souvenir des petites choses au prétexte qu’elles seraient le reflet des grandes. Et nous voici, perplexes, attablés autour d’une toile cirée, d’un enfumoir à abeilles, d’une boîte beige de cigares Panther, de baies d’arbousier charnues et à la peau rugueuse, de l’odeur des pommes posées à même le carrelage, d’un morceau de sucre à moitié dissout dans un fond de café, d’un moulin à café en bois avec sa manivelle et son petit casier, d’une brosse à carder couverte de petits tortillons de laine de mouton odorante, d’une motte de glaise séchée, craquelée, datant de la sécheresse de 1976, qui avait été, de l’avis général, invraisemblable, une catastrophe sans précédent pour l’agriculture française.
Travelling circulaire.
Nous sommes perdus, le regard errant d’un objet l’autre, amorphes et vaincus autour de la table, portant sur nos visages les multiples défaites de l’âge adulte, sans plus de forces, ne serait-ce que pour tenter de saisir l’un de ces objets, nous demandant de quelle grande chose une sucette Pierrot Gourmand pourrait être le reflet.

À peine j’ouvre les yeux ; déjà tout m’a échappé.
Mes efforts sont vains. Mes enfants regardent ailleurs, ma mère recompte inlassablement ses abatis, mon père ne se souvient plus à quel saint il convient de se vouer. Il n’y a que moi pour m’acharner, pour insister, pour m’obstiner, pour m’entêter pressentant que quelque chose m’échappe au moment même où je m’en saisi. Nos chemins nous détournent de l’endroit de disparition de nos histoires. Nos pas nous éloignent du cœur.

Alors…

Alors la mémoire nous alourdit ; des kilomètres et des kilomètres de messages électroniques, d’archives, de notes, d’avant-projets, de factures ; des dossiers et des dossiers de photos, jamais triées, pas le temps ; des téraoctets et des téraoctets de données, de fichiers aux noms impénétrables, on ne sait même plus ce que c’est. Trop de circonstances répliquées à l’infini. Trop de data horodatées à la microseconde, trop de faits énoncés à perpétuité, dans les chambres d’écho de nos forfaits illimités. Trop de nous dans les nuages. Trop de réactions, de commentaires : trop peu de traces, de cicatrices. Il faut choisir : vivre sa vie ou la conserver.
Alors, confronté à l’épuisement de mon corps au réveil, à l’épuisement de mes désirs rabattus à la dimension de mes phalanges, à l’épuisement de ma vie à travers la gestion de ses résidus numériques, à l’épuisement des multiples versants de moi-même intégralement indexés par les algorithmes, je renonce.
Je renonce à avoir prise, à amasser, à stocker, à entasser, à muséifier, à répertorier. Je renonce à l’exhaustivité d’une chronique impossible. Je renonce à recenser l’ensemble des mouvements des corps humains qui se sont déplacés dans le référentiel fixe de la place Saint-Sulpice, en ce 18 octobre 1974.

Je me contenterai d’une mémoire à jamais inachevée. Je n’aurai plus pour souvenirs que les lambeaux de l’instant.

Ce texte a été publiée par la revue Corridor Éléphant (n°5, vol. 2) en juillet 2025.
Une première version de ce texte a été lue par Gaston Manceau, Raphaël Mouterde, Marie Marrou, Élisa Monteil et Emmanuel Veneau pour l’émission éponyme du 22 octobre 2015, dans le cadre de la série d’émissions Filages sur Radio Circa.